Les infrastructures à double usage, le moyen le plus rapide de renforcer la défense de l’Arctique

J’ai eu la chance de travailler sur des projets liés à l’exploitation minière et aux infrastructures dans le Nord du Canada. Cette expérience a façonné ma réflexion d’une manière que je n’aurais jamais imaginée. L’Arctique est unique dans sa façon de vous enseigner des leçons et exige de repenser complètement la réalisation de projets : il récompense l’humilité et la préparation, et sanctionne l’excès de confiance et la complaisance.
Les projets avancent à un rythme fixé par la nature, la météo et les personnes qui les connaissent le mieux. Il n’y a pas de raccourcis. Les périodes de construction sont limitées, les fenêtres logistiques s’ouvrent et se ferment rapidement, et la marge d’erreur est réduite. Quand la complexité n’est pas une option, on apprend à privilégier ce qui est pragmatique, ce qui est durable et ce qui peut être maintenu longtemps après que l’équipe de projet a repris la route vers le sud.
Au fil du temps, le fait de travailler sur des projets de ports, de routes, d’aérodromes et de chemins de fer à des températures largement inférieures à –35 °C a mis en lumière une réalité de plus en plus difficile à ignorer : dans le Nord, les infrastructures fixent les limites de ce qui peut être accompli, y compris par les forces armées. Ce constat m’a permis de mieux comprendre la réalité de la défense. Bien plus que simplement utile, la capacité de déplacer des personnes, de l’équipement et des fournitures dans de telles conditions s’avère en fait le fondement essentiel de tout effort de défense crédible dans la région.
Les infrastructures à double usage : une solution pragmatique
Les infrastructures à double usage sont souvent évoquées en termes généraux, mais dans le Nord, elles sont généralement définies par leur aspect pratique, qui consiste à mieux utiliser les ressources qui existent déjà. Les ports, les aérodromes, les routes et les systèmes énergétiques qui desservent l’industrie et les communautés peuvent, avec des améliorations ciblées, également appuyer les activités de défense. Cette approche réduit considérablement les délais prolongés et les coûts importants associés à la construction de nouvelles installations. Les Forces armées canadiennes doivent pouvoir accéder à des infrastructures rapidement opérationnelles. Dans l’Arctique, plusieurs sites rendent cela immédiatement possible.
Dans son discours au Forum économique mondial à Davos, le premier ministre Mark Carney a souligné l’importance d’une défense robuste dans le Nord, en rappelant que la présence « de bottes sur le terrain, de bottes sur la glace » est indispensable à la protection de la souveraineté arctique canadienne. Évoquant des tensions géopolitiques croissantes, il a insisté sur la nécessité d’un engagement ciblé pour garantir la sécurité et la prospérité dans l’Arctique, en affirmant qu’une présence défensive continue dans la région est devenue essentielle.
Le Canada peut rapidement renforcer ses capacités de défense de la souveraineté dans le Nord en autorisant le partage des infrastructures industrielles et communautaires existantes avec le secteur militaire. D’après mon expérience, les infrastructures « à double usage » offrent l’occasion de relever un défi unique en matière de conception et de mise en œuvre, susceptible d’engendrer de réelles répercussions pour les communautés et pour la capacité opérationnelle du Canada dans le Nord.
Dans l’Arctique, les conditions environnementales difficiles raccourcissent les périodes de construction, limitent les options de transport et entravent la productivité. Vous planifiez en fonction de créneaux restreints, par exemple la brève saison d’expédition estivale pour l’acheminement des matériaux et de l’équipement par voie maritime, ou encore celle des routes de glace en hiver pour la livraison de milliers de chargements de camions en seulement quelques semaines, dans des conditions météorologiques extrêmes. C’est pourquoi il est plus rapide et plus économique de moderniser et d’étendre les infrastructures existantes pour soutenir à la fois les opérations civiles et de défense, et d’ainsi développer, dès maintenant, des infrastructures militaires supplémentaires dans l’Arctique canadien. Cette approche assure que les infrastructures dont dépendent les communautés du Nord appuieront également les missions de recherche et de sauvetage, la réponse aux situations d’urgence et, le cas échéant, les opérations de défense coordonnées.
Le développement de la nation par des réalisations concrètes
Une souveraineté plus forte passe par la mise en place d’infrastructures fonctionnelles et par l’autonomisation des communautés qui considèrent le Nord comme leur foyer. La réussite de ces projets dépendra d’une collaboration étroite et d’un partenariat de confiance avec les peuples et les communautés autochtones de la région. C’est ici que l’expérience prend toute son importance. Pour renforcer le Nord, il est essentiel de pouvoir compter sur des partenaires en mesure de transformer les ambitions de construction nationale en infrastructures fonctionnelles et durables. Notre approche a toujours été de concevoir en tenant compte à la fois de la communauté et de la mission.
Au cours des 20 dernières années, notre équipe a participé à la majorité des projets d’infrastructures industrielles complexes dans l’Arctique. Nous avons contribué au développement d’infrastructures comme des ports, des routes, des ponts, des installations de production d’électricité, des bâtiments de maintenance et de services, des usines de traitement de l’eau potable et des eaux usées, des bandes d’atterrissage et des corridors ferroviaires, souvent dans des conditions de froid extrême et en fonction de fenêtres d’expédition de 70 jours pour les matériaux et l’équipement.
Nous avons en outre soutenu le développement conjoint d’ententes sur les répercussions et les avantages, qui offrent des débouchés significatifs et assurent que la voix des communautés est entendue et respectée dans les décisions qui touchent leurs terres, leurs ressources en eau, leur faune et la continuité culturelle. Pour les projets situés dans le Nord, nous collaborons de manière étroite avec des partenaires locaux pour élaborer des stratégies de contractualisation qui incluent des entrepreneurs de la communauté, ce qui aide à promouvoir l’entrepreneuriat, à développer les compétences et à soutenir la création d’emplois à long terme. Non seulement cette approche basée sur le partenariat s’avère juste, mais elle permet aussi d’accélérer la réalisation sans nuire à la qualité.

Nos infrastructures, notre souveraineté
Avec le temps, j’ai réalisé la force et l’importance de nos infrastructures nordiques. Les infrastructures à double usage transmettent un message clair : le Canada peut défendre ses intérêts tout en soutenant ses citoyens. Investir dans des infrastructures qui renforcent les communautés favorise les relations et les capacités locales et, par extension, la résilience nationale. Des infrastructures durables créent des options, essentielles à tout plan de défense. Et ces options sont au cœur de la souveraineté.
La mise en place d’infrastructures résilientes et à double usage au nord du 60e parallèle nécessite des systèmes qui demeurent fiables, même dans des conditions extrêmes. Pour cela, il est nécessaire d’éliminer les obstacles bureaucratiques et de mettre en place des modèles d’autorisation et d’approvisionnement qui favorisent des solutions modulaires et évolutives. Ces dernières peuvent être rapidement déployées, évaluées et étendues en fonction des besoins, réduisant ainsi les risques tout en nous permettant d’adapter les conceptions aux réalités arctiques.
Chez Hatch, nous avons bâti notre réputation sur la réalisation de projets essentiels dans des environnements éloignés et complexes. Nous maîtrisons l’art de la planification dans des délais serrés, de la conception durable dans des conditions climatiques extrêmes et de l’intégration des exigences civiles et de défense en une solution unique et résiliente. Ces difficultés ne nous sont pas étrangères; elles constituent l’essence de notre travail depuis des décennies.
La direction à prendre est claire : il nous faut prioriser les projets à double usage porteurs d’avantages tangibles pour les communautés, faire de nos infrastructures le fondement de notre souveraineté et éliminer les obstacles procéduraux qui ralentissent l’exécution.
En agissant ainsi, nous renforcerons la posture de défense du Canada dans l’Arctique et contribuerons à bâtir un Nord plus fort et plus uni pour les générations futures.
